dimanche, avril 30, 2006

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bonjour à tous,

je tiens le coup, de retour à Kabul après quelques jours en fond de vallée (au sens propre comme au sens figuré). ce n'est pas le cas de ma clé USB qui ne tolérait plus les conditions de vie locales. au petit matin elle s'est rappelée à Dieu dans l'indifférence générale. sa jolie petite diode bleu-vert, qui clignotait toujours malicieusement lors de la moindre connection, fut d'abord torve, puis désormais laiteuse, comme un oeil de poulpe sur l'étal du vieux port.

Ce fut un geste de désespoir, dont on ne peut la blâmer; je l'ai emmenée avec moi sans rien savoir de sa force et de sa volonté, qui se révèlent insuffisantes pour le dépaysement que nous partagions. cependant elle n'est pas partie seule, elle emporte avec elle toute ma correspondance électronique ainsi que vos adresses mails.
Je ne compte pas la remplacer; tout n'est pas si facile; cependant il me serait grand réconfort qu'en lieu de condoléances, vous m'adressiez un mail même vide que je recouvre vos adresses respectives. ni fleurs ni couronnes. en outre pour certains, ce sera l'occasion d'enfin m'écrire soit dit en passant -mais sûrement la douleur de la perte me rend acide.

samedi, avril 22, 2006

Discrète présence américaine


flashback de 15 jours: route aller vers Behsud.



Ça bouchonne dur à la sortie de Kabul, sur le périph si vous voulez. C'est habituel: les afghans sont capables de créer un bouchon de 500m avec trois voitures. Il suffit qu'elles se bloquent l'une l'autre et la troisième au milieu d'un carrefour. Puis il s'agit, au lieu de reculer et de se désengager du maëlstrom de métal tant qu'il en est temps, de s'apostropher le temps que d'autres autos se positionnent judicieusement pour empècher que quiconque ne se dégage. Bref.
Pourtant aujourd'hui c'est autre chose: nous sommes sur le carrefour, dégagé, et néanmoins notre avancement est empêché. Soudain en trombe: un semi blindé d'une jolie couleur "desert storm".



Suivi de près par une Jeep, surmontée d'une mitrailleuse genre grosse, d'une jolie couleur "restore hope". Puis un autre semi mystérieux, puis une jeep jumelle de la précédente...
Répétez 12 fois: convoi américain. C'est pourquoi la vile circulation locale est priée de laisser circuler.
Une fois le convoi passé, le chauffeur leur emboîte le pas en trombe, c'est aussi notre route (la route de Kandahar, pour ceux qui s'intéressent à la géo-politique religieuse). Et celle de plein d'afghans aussi, qui talonnent comme nous la Jeep blindée de queue. Le bidasse juché dessus nous surveille paternellement, et quand un coquin s'approche à moins de 15 mètres de son auto (je pense qu'il avait des petits pointillés sur les lunettes pour déterminer avec précision le dépassement de ce seuil), il braque sa grosse mitrailleuse sur l'un des pneus avant. Son visage à demi masqué par son casque et ses grosses lunettes superclasses, impossible de savoir s'il déconne ou pas. Quand c'est notre tour de jouer à "attention je te braque", le chauffeur mettant un coup sur le champignon pour prendre la tangente vers une station-pétrole, il me semble néanmoins déceler qu'il prend à coeur de bien faire son travail.

Après la pause essence, on se retrouve encore au cul de la jeep, avec toute la circulation afghane du jour, bloquée par l'allure tranquille du convoi US qui finalement fait une petite halte. Au milieu de la route. Avec toujours les afghans qui s'acharnent à accumuler leurs autos dans la file d'attente, vu qu'ils vont travailler, ou au marché, des trucs comme ça qui servent à rien par rapport à l'armée. Donc on attend que les Forces de Paix veuillent débloquer la route. Après 15 minutes, on se doute que ce n'est pas un arrêt pipi.



Un civil sort d'une jeep bloquée elle aussi, s'approche du premier bidasse venu, et parlemente (les afghans ne s'y aventurent pas: le bidasse a la braquette facile).



A en juger par la façon dont il porte la chemise rentrée dans le pantalon il est compatriote des américains. Il obtient donc laisser passer, et double tranquillement tout le convoi. Nous attendrons encore 30 minutes, pour finalement se voir proposer du bout de la mitraillette, de descendre dans le fossé, et de contourner le convoi à une distance de sécurité (pour nous) de 30 mètres.


[celui-là, on dirait une figurine parmi la décoration intérieure automobile ! Non ?]



Heureusement que notre minibus est 4x4, ceux qui ne le sont pas s'embourbent et autres ennuis.

Et heureusement qu'ils sont là les militaires. Sans eux, à ne côtoyer que des afghans au quotidien, on en oublierait que c'est dangereux quand même ce pays.


[joli bleu hein?]

jeudi, avril 20, 2006

L'appel du large... temps de lever les voiles


à Kabul

Et voilà... Enfin, samedi, je repars à l'aventure. Kabul c'est bien sympa mais bonjour l'encroûte, et les grands baroudeurs comme moi on en est pas capables, tu vois. On choisit pas son totem, et moi j'y peux rien si je suis un gaipart, un laïonne, un terrible félin sans attaches matérielles qui parcoure la terre sans répit, tu vois. Eh ouais. A la limite je t'envie, toi qui a su choisir une vie simple, à l'abri de l'aventure, des rencontres vraiment très intéressantes, des paysages vraiment très grandioses pour le bonheur des yeux, tu vois. Et du coeur aussi, mec. Donc moi même, le voyageur sans répit, le taïgueure, je pars samedi à 4h30 de là, pour une semaine d'aventure solitaire avec mon traducteur et mon chauffeur payés par la boîte. Je vais vivre parmi les gens, humblement, comme eux, pour faire des vraies rencontres avec l'âme, donc je serai hébergé par une autre boîte, pour vivre l'aventure sans limites dans une guest house avec garde, cuisinier et cleaner. C'est ça d'être un expat dans un pays de malade, tu vois. La vraie life, man. Mais rassure-toi, je continuerai à égayer ta vie avec mes super posts d'aventure de malade, car je pars à l'aventure sans attaches matérielles avec mon ordinateur portable. J'espère qu'y auront internet ces bouseux sinon je rentre vite fait à Kabul faut pas se foutre de la gueule du laïonne.

PS. si tu me crois pas que je suis un aventurier admirable, regarde la télé, et crois-là sur ce qu'elle montre de l'Afghanistan. Après tu sauras la vérité de la télé: déjà que l'Afghanistan c'est vachement loin, que les gens y sont pas pareil que nous, que y sont vachement dangereux, rapport aux mollahs tout ça, et que les rockettes pleuvent.
et hop, habile transition.

mercredi, avril 19, 2006

à Kabul le beaujolais nouveau arrive tous les jours


Ici, au bureau à Kabul.


Jabbar le cuistot abhorre sur son tablier subversif une insulte à l'Islam.



Heureusement qu'il ne lit pas plus le français que sa langue maternelle, le Dari. Remarquez le pont culturel entre les restaurateurs lyonnais et kabuli: la moustache. Et la couleur du gilet. Une réelle mise en abîme.



En outre: Jabbar, le seul cuistot d'Afghanistan qui n'emploie pas d'inhibiteurs de goût. Notable et appréciable. Cela dit, paraît qu'y ont tenté, les franssawia, de brancher Jabbar pour qu'il cuisine autre chose que du riz, fréquence: un midi hebdomadaire. Parce qu'il sait faire d'autres trucs, des tartes, des pouletfrites, des ratatouilles... Tollé chez les collègues afghans, mobilisation, c'est honteux où est notre riz je refuse de continuer à travailler pour vous dans ces conditions, face à la gronde retraction totale du projet de réforme.
Si on aime le riz ça ne pose pas de problème.

mardi, avril 18, 2006

Des étranges effets du sevrage musical...


Préalablement il faut savoir qu'en Afghanistan le post-rock garage fait cruellement défaut. Le punk indus tout autant d'ailleurs. En clair, impossible de sortir le samedi soir (déjà; vu que ici dimanche c'est vendredi) dans un troquet (en outre; le maximum de l'établissement débit de boisson ici c'est la tchaïkhana littéralement "maison du thé" très poétique pour qui idéalise les peuples du thé mais fort trivial en réalité car le thé ici c'est du foin et dans les tchaï on sert surtout de la soupe au gras rance de cul de mouton, la vérité) pogoter peinard au son d'un ptit groupe local énervé.
Pourtant il ya de quoi être énervé, pour la jeunesse locale: interdit de picoler, pas de CPE pour se marrer avec les potes, gonzesses invisibles, présence militaire impérialiste, curés omniprésents, obligation sociale de porter la moustache, maisons sans étages donc ni ascenseurs ni cages d'escalier à squatter, pas d'arrêt de bus non plus, j'en passe. Dans ces conditions, on s'attend à un bourgeonnement incontrôlé du grunge pashtou, du punk hazara, du hip-hop uzbek, que sais-je du gangsta rap tadjik... Rien à faire. A croire qu'inhibés par le déversement continu de musique indienne industrielle (pas toujours mauvais, mais pas bio pour un sou) les jeunes afghans en oublient qu'ils sont les rejetons du carrefour de l'Asie centrale, entre perses, indiens, mongols, russes, turcs, chinois, et que donc bordel y a de quoi sortir du bon son chiadé de cette soupe aigre-douce!
Bref. Me voilà sevré de musique live depuis un mois et demi (patron et que ça saute). Donc quand je vois sur la boîte mail de la boîte :

...mon sang ne fait qu'un tour.
Ce n'est certes pas le plus punk qu'on puisse trouver, mais à défaut ce sera parfait. Allons-y. Je recrute des comparses: Cyril mon camarade métalleux semble motivé pour le violon "du 18e siècle au contemporain" (décidemment mon a priori sur les métalleux est fort mis à mal ces temps-ci), du moins à ce que je peux en juger (j'ai toujours du mal à lire grand chose sur le visage d'un métalleux). Pour ma part je crains le virtuose sans tache, donc sans intérêt, celui qui fait se pâmer les bourgeoises incultes, sur une programmation laborieusement pédagogique. Que diantre laissons-lui sa chance au premier prix.

J'ai bien fait.

Dès les premières notes de Haendel, la claque totale. Virtuose en effet, mais de ceux qui aiment leur instrument. Le faire sonner, grincer, pleurer, harmoniquer, chuchoter, gueuler, taper du pied, et qui mettent ça au service de la musique (la vraie, hein, entendons-nous). Donc devrais-je dire, les premiers sons de Haendel. De subtils jeux d'interprétation, décalages rythmiques, cassent l'académisme du 18e pour nous faire entendre la musique derrière les codes. Et on enchaîne direct: un certain Luciano Berio, inconnu au bataillon, je sais même pas si c'est le mec genre mort (comme Haendel par exemple, pour ceux qui auraient de plus grosses lacunes que moi) ou pas, mais le mec genre bon. On entend chaque crin de l'archet, ça frotte, ça pleure, ça crisse, je me crispe dans mon fauteuil. 12e orgasme musical et ça ne joue pas depuis plus d'un quart d'heure. Je vais pas tenir. Mais ça continue, sans merci, la musique se débat, j'ouvre les yeux ça tourne trop, et voilà Prokofiev (ouais je sais ça me dit quelque chose à moi aussi). Ba-bam. Du hard rock. Des riffs de malade. Destructuré. Dans un éclair lubrique je pense "le violon c'est aussi bien que la guitare électrique". J'accède à des parties inconnues et antiques de mon cerveau. Puis c'est le trop plein, je découvre que malheureusement en musique aussi je connais des périodes réfractaires. Fin de concert plus habituelle, un bis commis par mon camarade et moi, certains s'éclipsent.

Le pire: des élèves de l'école de musique, afghans, étaient là. Eux ont pris cher. Sauter de la soupe bollywoodienne dans ce maelstrom organique, quelle leçon magistrale. Y étaient-ils prêts? Quoique? Moins contrits que nous peut-être par l'académisme musical? Donc moins de difficultés à s'en défaire, contrairement à nos compatriotes qui pour la plupart persistent à têter au sein moisi du diable, convaincus d'être dans la lumière, ceux qui ne veulent rien entendre, ont peur du son au point de le qualifier de bruit? Fallait-il que ce soit ici, à Kabul, que je me voie une nouvelle fois, mais plus violemment que jamais (ou rarement), confirmé dans mon rapport à la musique?

Aussi je me permets et je conseille:
- à tous, de tenter l'expérience du sevrage musical, puis de se mesurer à un concert qu'on aurait auparavant cru exigeant;
- à ceux qui croient que le violon c'est mort, d'écouter les duos de Luciano Berio (ceux qui ont des prénoms);
- aux gens de bon goût du GRIM, de connaître voire de booker ce Jacques Saint-Yves. Franchement le meilleur violoniste qu'il m'ait été donné d'entendre, et Dieu m'en soit témoin j'en ai bien entendu une demi-douzaine facile dans ma vie. Au demeurant un homme sympathique et cynique à souhait, tout en restant enthousiaste -je n'ai pas pu le brancher sur l'impro, pourtant j'en brûlait, car il s'est fait haranguer par les vieilles biques de l'ambassade en mal d'événement mondain autant que moi de musique ("ââââhh, c'était fôr-mi-dâble!! vraiment merci. Mais permettez moi de vous présenter mon mari, représentant ici de la banque mondiale.")
(argg! y sont où les talibans là? pour une fois qu'on a besoin d'eux ou au moins d'une de leurs fières kalash)

samedi, avril 01, 2006

Comme dans les livres


Sur la route Kabul > Bamyan avec

Charles
, au milieu des 10 heures de cahots, entre deux nids de poule diamètre 2 mètres, un attroupement de badauds exceptionnellement dense. On s'y fraye voie à coups de klaxons, sans décélérer, comme d'habitude à la dégonfle (en général entre piétons+mulets et notre van4x4 on l'emporte haut la main), pour apercevoir furtivement l'attraction qui aimante cette minifoule: deux blancs montés sur bicyclettes. Avec sacoches, chapeaux et blousons Quechua, l'hallu pour l'Afghan provincial moyen.

Puis pause déjeuner. Cependant, les cyclistes nous repassent devant puisqu'après 10 minutes les revoilà devant nous, cette fois en plein effort -et il en faut, pour rallier Kabul à Bamyan, remarquons-nous. Même un grain de folie inconsciente, plus des tripes et l'esprit aventureux. Mais n'est-ce là parfaite définition de l'excellence française? Pour nous en assurer, je tente une fois parvenus à leur niveau une subtile référence culturelle : « allez Richard Virenque ». Nos deux moulineurs se retournent et entre deux souffles courts brille dans leurs yeux fiers et humbles une lueur compatriote. Comme nous l’avions parié à nos Afghans, ces deux cinglés ne pouvaient être que français.

Après nous être enquis de leur santé mentale, et de leur destination et de leur bon approvisionnement en clopes, nous les laissons dans le nuage de poussière de notre automobile.




8 jours plus tard, 6 heures d’auto et un total de 3000m de dénivelé plus loin, Charles retourné vers la civilisation, je parcours Yakawlang de long en large pour sauver le monde, quand au loin qu’aperçois-je ? Notre couple à 2 roues chacun, sensés avoir à Bamyan atteint leur honorable objectif. Salutations, reconnaissance, quelques éclats de voix, grossièretés bien senties et jurons subtils, nos salamaleks à nous, puis ils avouent peiner. Ont passé deux nuits au col du Shibartu (« chie partout », excellent moyen mnémotechnique), 3300m, neige, bloqués car lui malade et tous deux un poil à bout. Quand elle confie dans un souffle que « cette p*tain de route, c’est quand même la plus dure qu’on aie faite depuis Nantes » je marque un temps d’arrêt. N’avaient-ils pas dit lors de notre première rencontre arriver de Kabul et viser Bamyan ? Si bien sûr, c’était alors l’étape en cours, quelque part entre leurs kilomètre 16000 et 17000.

Encore plus français que nous ne l’avions cru. Ils ont enfourché bécane en mars de 2005, région nantaise, direction vaguement l’Inde, sous les quolibets des locaux imbibés du meilleur gros plant car ils ne s’étaient jusqu’alors que peu aventurés hors de Vendée, et n’avaient jamais pédalé plus que ma grand-mère. Réalisant leur degré de folie, je les prend immédiatement dans une sympathie 100 bornes (huhu) et les invite pour une nuitée tout confort à Yakawlang, à la guest house de SOL où je suis moi-même descendu.

Et voilà, Lily et Seb ont partagé quelques jours de leur périple avec nous, pour une fois immobiles.


le jour ils pédalent, le soir jouent au mille bornes. Ça ne s'invente pas.




Puis ils ont repris leur route en espérant en avoir encore pour 18 mois minimum à tirer avec leur cagnotte. Tout ça sans être (au départ) ni sportifs, ni voyageurs, ni sponsorisés, ni érudits de culture centrasiatique, ni polyglottes, ni pétés de thunes, juste un couple normal, elle à chaque fois qu’il sort fumer une clope : « dis donc, tu vas encore fumer toi ? rrahlala mais c’est pas vrai ça », lui après chaque repas : « bon, bain t’as pu qu’à faire la vaisselle, HAHAHA ! », et à s’engueuler gentiment, et à râler devant le prochain col à 3500 « pffff… encore un col » comme des gosses devant une plâtrée d’épinards. Les vrais, les purs, LES voyageurs. Un coucou, Sébastien, Aurélie, si vous lisez ces lignes, et, sans prétention, toute mon admiration. Continuez à fumer. De tout coeur je vous souhaite que la route soit encore longue et difficile.