Comme dans les livres
Sur la route Kabul > Bamyan avec
Charles, au milieu des 10 heures de cahots, entre deux nids de poule diamètre 2 mètres, un attroupement de badauds exceptionnellement dense. On s'y fraye voie à coups de klaxons, sans décélérer, comme d'habitude à la dégonfle (en général entre piétons+mulets et notre van4x4 on l'emporte haut la main), pour apercevoir furtivement l'attraction qui aimante cette minifoule: deux blancs montés sur bicyclettes. Avec sacoches, chapeaux et blousons Quechua, l'hallu pour l'Afghan provincial moyen.
Puis pause déjeuner. Cependant, les cyclistes nous repassent devant puisqu'après 10 minutes les revoilà devant nous, cette fois en plein effort -et il en faut, pour rallier Kabul à Bamyan, remarquons-nous. Même un grain de folie inconsciente, plus des tripes et l'esprit aventureux. Mais n'est-ce là parfaite définition de l'excellence française? Pour nous en assurer, je tente une fois parvenus à leur niveau une subtile référence culturelle : « allez Richard Virenque ». Nos deux moulineurs se retournent et entre deux souffles courts brille dans leurs yeux fiers et humbles une lueur compatriote. Comme nous l’avions parié à nos Afghans, ces deux cinglés ne pouvaient être que français.
Après nous être enquis de leur santé mentale, et de leur destination et de leur bon approvisionnement en clopes, nous les laissons dans le nuage de poussière de notre automobile.


8 jours plus tard, 6 heures d’auto et un total de 3000m de dénivelé plus loin, Charles retourné vers la civilisation, je parcours Yakawlang de long en large pour sauver le monde, quand au loin qu’aperçois-je ? Notre couple à 2 roues chacun, sensés avoir à Bamyan atteint leur honorable objectif. Salutations, reconnaissance, quelques éclats de voix, grossièretés bien senties et jurons subtils, nos salamaleks à nous, puis ils avouent peiner. Ont passé deux nuits au col du Shibartu (« chie partout », excellent moyen mnémotechnique), 3300m, neige, bloqués car lui malade et tous deux un poil à bout. Quand elle confie dans un souffle que « cette p*tain de route, c’est quand même la plus dure qu’on aie faite depuis Nantes » je marque un temps d’arrêt. N’avaient-ils pas dit lors de notre première rencontre arriver de Kabul et viser Bamyan ? Si bien sûr, c’était alors l’étape en cours, quelque part entre leurs kilomètre 16000 et 17000.
Encore plus français que nous ne l’avions cru. Ils ont enfourché bécane en mars de 2005, région nantaise, direction vaguement l’Inde, sous les quolibets des locaux imbibés du meilleur gros plant car ils ne s’étaient jusqu’alors que peu aventurés hors de Vendée, et n’avaient jamais pédalé plus que ma grand-mère. Réalisant leur degré de folie, je les prend immédiatement dans une sympathie 100 bornes (huhu) et les invite pour une nuitée tout confort à Yakawlang, à la guest house de SOL où je suis moi-même descendu.
Et voilà, Lily et Seb ont partagé quelques jours de leur périple avec nous, pour une fois immobiles.

le jour ils pédalent, le soir jouent au mille bornes. Ça ne s'invente pas.


Puis ils ont repris leur route en espérant en avoir encore pour 18 mois minimum à tirer avec leur cagnotte. Tout ça sans être (au départ) ni sportifs, ni voyageurs, ni sponsorisés, ni érudits de culture centrasiatique, ni polyglottes, ni pétés de thunes, juste un couple normal, elle à chaque fois qu’il sort fumer une clope : « dis donc, tu vas encore fumer toi ? rrahlala mais c’est pas vrai ça », lui après chaque repas : « bon, bain t’as pu qu’à faire la vaisselle, HAHAHA ! », et à s’engueuler gentiment, et à râler devant le prochain col à 3500 « pffff… encore un col » comme des gosses devant une plâtrée d’épinards. Les vrais, les purs, LES voyageurs. Un coucou, Sébastien, Aurélie, si vous lisez ces lignes, et, sans prétention, toute mon admiration. Continuez à fumer. De tout coeur je vous souhaite que la route soit encore longue et difficile.


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