Expliquer mon silence écrit
Boulot boulot, flemme flemme, après après 15 jours jours de ballades professionnelles dans les collines de l'Hazarajat sans dimanche, ma verve littéreuse reste en berne depuis ces quelques jours que (où?) je suis de retour à Kabul. En parallèle, je tente de recontacter certains directement, entendez par le truchement de mails individuellement adressés; et cet exercice d'épuiser mon peu d'énergie d'écriture.
J'entreprends ce retour au mail individuel car les amis ont tous boudé le commenting de blug. Avoir opté pour cette forme monologique à forts relents narcissiques en guise de "nouvelles de voyage" me vaut-il remontrance de camarades aux goûts sûrs et au sens critique acerbe? Ceci dit sans ironie, vivent acides et acerbes. Autrement dit, passerais-je finalement pour un gros naze mégaringardos ? Pitié pas de commentaires ou de mails pour me rassurer en affirmant le contraire -ce n'est pas question posée mais hypothèse explicative.
Il sera éclairant de noter que (tiens, cette préposition ne sert à rien tiens) les référents culturels sont ici différents et les jalons rares. Ceux qui se souviennent de l'épisode violonistique à Kabul relaté précedemment apprendront que depuis, nada.
Tiens non: j'oublie ingratement de grandioses découvertes musicales à l'autoradio ces dernières semaines, qui doivent leur intérêt plus au système de diffusion qu'à la musique elle-même, très bonne néanmoins; mais violemment sublimée par l'autoradio poussé à donf, les aigus tout également, pour monter les voix féminines et les cordes aigrelettes de la damboura à un niveau de saturation enthousiaste qui vrille délicieusement les oreilles. Ajoutez des coupures radicales du volume par le chauffeur bigot,chaque fois que l'on dépasse une mosquée, un tombeau ou un cimetière, puis retour à volume maxi, pour bien appuyer le contraste.
Cela pour dire que mes goûts, stratégies de choix artistiques et références culturelles sont ici mis à l'épreuve, et que si l'hypothèse du ringardisme est la bonne, elle n'est que l'écueil passager d'un esprit en perdition, voire en voie d'acculturation passive. Simple remise en cause -qui s'avérera salutaire, rien qu'en tant que telle, je ne préjuge pas du résultat final- à caractère exploratoire, donc... Merci à mes juges de tenir compte de cette circonstance atténuante.
Et puisque j'ai plein d'idées mais pas de mots pour les coucher, j'invite le courageux lecteur non à se brosser mais à repasser -bientôt. En attendant, je vous livre un lien vers l'épisode 13 des aventures cyclistes de Lily et Seb: ils y publient le récit de leur traversée de l'Afghanistan (recit partiel: ils oublient "délicieusement hâlé" lorsqu'ils mentionnent notre rencontre).
de l'internationale perspicacité du gendarme
Behsud, Hazarajat, semaine dernière. Métro c'est 3h de piste pour rejoindre un cul de vallée,
Boulot sont des rencontres à vocation analytique avec les paysans de ce cul de vallée,
Dodo c'est dans la salle commune de l'une des bases qui nous accueille, avec tous mes camarades (mâles) afghans.
Donc métro boulot dodo en Hazarajat. Restent quelques anecdotes qui méritent récit.
Après nos 3h syndicales de piste, ce village semble parfait pour une ou deux interviews. En outre la neige empèche de pénetrer plus avant dans le cul de vallée, nous aurons donc à nous en contenter.
Hop! Au boulot, sautons de l'auto, et au contact autochtone! Comme dans chaque village du district que nous parcourons, à peine l'auto stoppée, un villageois surgi de nulle part s'approche du chauffeur pour une vibrante accolade.
(l'accolade homosexuelle, seule dose de contact humain socialement présentable en public -les embrassades mixtes figurées dans les videoclips télévisés sont élégamment censurées par un brouillage façon verre dépoli, et je parle bien d'embrassades non de baisers!!)
D'un bout à l'autre du district, dont il est originaire, c'est-à-dire trois jours de route pour joindre un extrème à l'autre, des dizaines de sous-vallées tangentes, dans quel village que nous débarquions, le chauffeur a un pote. Impressionnant. Bref (petit jeu d'analyse: identifier le biais qui invalide la déduction "donc dans tous les villages du district le chauffeur a un pote").
Le pote du jour, tout sourire dans ses tatanes et le sac à patate qui nous sert tous de futal, nous mène donc jusqu'à son village, puis jusqu'à sa maison, jusqu'à sa pièce, jusqu'à ses coussins, par contre c'est le thé qui vient à nous, jusque ici la routine est parfaite. Déjà préalablement présents dans la pièce commune deux gaillards: un barbu dont les deux incisives supérieures semblent avoir récemment quitté leur écrin gingival, son oeil droit scie du bois tandis que le gauche l'empile; et un moustachu propret, rasé de frais, portant veston d'un bleu internationalement identifiable, certains traits que l'ont croirait culturels sont des absolus: le profond bleu gendarme. La présence d'une jolie kalash de campagne assoupie sur le bord de la fenètre, à 5m de son tuteur et à 1,5 de moi, ainsi que du pantalon assorti à la veste sur le même bord de la même fenètre, confirme mes hypothèses quant au métier du bonhomme. Précisons que si le pantalon du gendarme n'est pas sur le gendarme, le gendarme n'en est pas pour autant en slibard: l'uniforme se porte ici par-dessus le vêtement civil. Peut-être pour symboliser que sous la fonction il reste citoyen? Rêvons-y.
Nous nous saluons, comme le veut l'usage, d'abord à la cantonnade en pénetrant la pièce, puis chaque nouvel arrivant, individuellement, adresse salut et s'enquiert de la santé de chaque précédemment présent, qui lui retourne son salut ça va, auquel l'arrivant s'il répond se doit d'ajouter remerciement et de réitérer question jusqu'à ce que l'autre réponde. Puis réitère avec l'autre présent. Dialogué et traduit ça donne:
[Arrivant, à la cantonnade]
-salut, ça va? comment ça va? la santé ça va? ça va bien? salut.
[Présents]
-salut, comment ça va?
[Arrivant s'assoit, puis à Présent 1]
-salut, tu va bien? ça va? tranquille? la santé ça roule?
[Présent 1 à Arrivant]
-salut. comment tu vas? tu vas bien ou quoi? ça biche?
[Arrivant à Présent 1]
-je vais bien, merci. et toi tu vas bien? la santé ça va? comment ça va?
[Présent 1 à Arrivant]
-je vais bien, merci.
[Arrivant à Présent 2]
-et toi, comment tu vas? bien? la santé?
etc. sympa, parfois un peu long quand il ya 4 arrivants et 5 présents.
Tout ce petit monde se met à discuter, je prends l'air absorbé et hurle avec les loups quand cela me semble nécessaire, bien que je ne comprenne pas grand chose du sujet débattu (sûrement une histoire de quelqu'un dont ils se demandent comment il va). Les deux précedemment présents ne semblent pas plus camarades que ça, âges différents, peu de paroles directes, simplement ils partagent un thé au même endroit sans que je sache vraiment ni ce qu'ils fouttent là ni ce qu'ils attendent. Mais apparemment ils attendent la même chose, ou s'attendent-ils l'un l'autre?
Soudain le gendarme, qui conserve l'expression grave de rigueur pour sa fonction, s'adresse à moi d'un air inspecteur à l'infaillible flair, genre je devine tout rien qu'en voyant les visages: "et toi, t'es d'où? de Bamyan non?"
C'est la première fois qu'on me la sort celle-là. Quelques-uns m'ont déjà flatté d'un "tu as presque l'air afghan", mais personne ne s'y était encore trompé. Et c'est un gendarme qui inaugure.
J'avais prévenu que c'était anecdotique.
La suite peut être également singulière, si j'accélère un peu ma narration.
D'autres villageois débarquent, on discute, re-tournée de thés, puis les plus respectables de l'assemblée nous invitent à déjeuner. En tant qu'européen indécemment riche, se faire payer à bouffer par un paysan afghan en loques est toujours plaisant; nous acceptons donc, et les gendarmes (il y avait en fait 2 kalashs, le flegmatique pote du chauffeur est également homme d'armes) profitent du voyage pour bouffer également à l'oeil, ainsi que l'homme sans incisives supérieures. Nous déjeunons donc tous ensemble, d'un bouillon de pot-au-feu (avec les doigts, les afghans y déploient des trésors d'ingéniosité). J'ai droit à une assiette individuelle, les autres mangent au plat, tous partagent donc la nourriture tandis que la discussion se poursuit à bâtons rompus, maintenant que nous sommes tous des amis.
Puis vient l'heure du départ, nous regagnons l'auto, les flics demandent s'ils peuvent profiter du trajet. On me consulte formellement sur cette question, deux clichés, puis en route mauvaise troupe.

L'homme sans incisives est également du voyage. Ils nous quittent le bazaar atteint, 4h plus bas -entre temps nous avions d'autres zones à visiter, tous se montrèrent patients. Et descendent tous trois à l'hôtel, car nous n'allons pas plus loin, et qu'il est déjà 17h, impossible de trouver moyen de continuer leur route vers leur destination mystérieuse.
Je demande alors à Reza qui était cet intriguant homme sans incisives. Il m'explique qu'il les a perdues la veille, lors d'une mauvaise rixe avec son frères et ses cousins, qui sont tous maintenant à l'hôpital. "Les policiers l'ont donc attrapé et le mènent aux autorités judiciaires". Factuellement, l'appréhension du suspect: le policier va à pied dans le village du contrevenant, boire un thé. Il demande à un minot d'aller quérir le fauteur de troubles. Pendant ce temps il dépose son encombrante kalash hors de sa propre portée, et quitte son sur-pantalon bleu. Il boit un autre thé. Le suspect arrive, ils boivent un thé. Nous les rejoignons à ce moment, et ensemble buvons un thé. Puis tous déjeunons ensemble, flic et suspect dans la même assiette, partageant pain et serviette. Puis nous partons tous ensemble en auto (qu'auraient-ils fait sans notre passage? rentrer à pied en 5 jours, main dans la main?), flânons méchamment en route, lors de chaque pause chacun vaque à droite à gauche sans surveillance aucune, puis enfin arrivons à leur destination, ils descendent tous à l'hôtel du bazaar pour finir la route demain. Si ce n'est pas de la cordialité policière.
God bless kabab
Sur la route de Behsud. Un bazaar. Pause déjeuner. Une tchaikhâna. Soudain je suis sauvé: je vois le Christ.
Les kababs sont réellement une bénédiction dans ce pays de pot-au-feu.
Qu'est-ce qu'ils foutent représentés ici, à partager le pain et le vin, ce qui reste le plus étonnant en terre mahométane? On sait que nos frères de religion du livre considèrent Jesus (Issa) comme un prophète respectable, mais de là à le représenter en si bonne place... Je réfute l'hypothèse de l'attrape-touristes, vu qu'il n'y a pas de touristes. Et je n'ai rien pu tirer des autochtones, d'un flegme à toute épreuve comme d'habitude:
-"hey! mais c'est qui là bas? le sais-tu?
-"boaf... je sais pas...
-"ce serait pas Issa?
-"boaf, bien sûr c'est Issa.
-"mais qu'est-ce qu'il fout là?
-"boaf, je sais pas il est là c'est tout, caisse tu m'saoule
-"nan mais c'est marrant de le voir ici! je suis Issawi (chrétien)
-"boaf ouais super et alors je m'en fous.
okééééé.......
