Des étranges effets du sevrage musical...
Préalablement il faut savoir qu'en Afghanistan le post-rock garage fait cruellement défaut. Le punk indus tout autant d'ailleurs. En clair, impossible de sortir le samedi soir (déjà; vu que ici dimanche c'est vendredi) dans un troquet (en outre; le maximum de l'établissement débit de boisson ici c'est la tchaïkhana littéralement "maison du thé" très poétique pour qui idéalise les peuples du thé mais fort trivial en réalité car le thé ici c'est du foin et dans les tchaï on sert surtout de la soupe au gras rance de cul de mouton, la vérité) pogoter peinard au son d'un ptit groupe local énervé.
Pourtant il ya de quoi être énervé, pour la jeunesse locale: interdit de picoler, pas de CPE pour se marrer avec les potes, gonzesses invisibles, présence militaire impérialiste, curés omniprésents, obligation sociale de porter la moustache, maisons sans étages donc ni ascenseurs ni cages d'escalier à squatter, pas d'arrêt de bus non plus, j'en passe. Dans ces conditions, on s'attend à un bourgeonnement incontrôlé du grunge pashtou, du punk hazara, du hip-hop uzbek, que sais-je du gangsta rap tadjik... Rien à faire. A croire qu'inhibés par le déversement continu de musique indienne industrielle (pas toujours mauvais, mais pas bio pour un sou) les jeunes afghans en oublient qu'ils sont les rejetons du carrefour de l'Asie centrale, entre perses, indiens, mongols, russes, turcs, chinois, et que donc bordel y a de quoi sortir du bon son chiadé de cette soupe aigre-douce!
Bref. Me voilà sevré de musique live depuis un mois et demi (patron et que ça saute). Donc quand je vois sur la boîte mail de la boîte :

...mon sang ne fait qu'un tour.
Ce n'est certes pas le plus punk qu'on puisse trouver, mais à défaut ce sera parfait. Allons-y. Je recrute des comparses: Cyril mon camarade métalleux semble motivé pour le violon "du 18e siècle au contemporain" (décidemment mon a priori sur les métalleux est fort mis à mal ces temps-ci), du moins à ce que je peux en juger (j'ai toujours du mal à lire grand chose sur le visage d'un métalleux). Pour ma part je crains le virtuose sans tache, donc sans intérêt, celui qui fait se pâmer les bourgeoises incultes, sur une programmation laborieusement pédagogique. Que diantre laissons-lui sa chance au premier prix.
J'ai bien fait.
Dès les premières notes de Haendel, la claque totale. Virtuose en effet, mais de ceux qui aiment leur instrument. Le faire sonner, grincer, pleurer, harmoniquer, chuchoter, gueuler, taper du pied, et qui mettent ça au service de la musique (la vraie, hein, entendons-nous). Donc devrais-je dire, les premiers sons de Haendel. De subtils jeux d'interprétation, décalages rythmiques, cassent l'académisme du 18e pour nous faire entendre la musique derrière les codes. Et on enchaîne direct: un certain Luciano Berio, inconnu au bataillon, je sais même pas si c'est le mec genre mort (comme Haendel par exemple, pour ceux qui auraient de plus grosses lacunes que moi) ou pas, mais le mec genre bon. On entend chaque crin de l'archet, ça frotte, ça pleure, ça crisse, je me crispe dans mon fauteuil. 12e orgasme musical et ça ne joue pas depuis plus d'un quart d'heure. Je vais pas tenir. Mais ça continue, sans merci, la musique se débat, j'ouvre les yeux ça tourne trop, et voilà Prokofiev (ouais je sais ça me dit quelque chose à moi aussi). Ba-bam. Du hard rock. Des riffs de malade. Destructuré. Dans un éclair lubrique je pense "le violon c'est aussi bien que la guitare électrique". J'accède à des parties inconnues et antiques de mon cerveau. Puis c'est le trop plein, je découvre que malheureusement en musique aussi je connais des périodes réfractaires. Fin de concert plus habituelle, un bis commis par mon camarade et moi, certains s'éclipsent.
Le pire: des élèves de l'école de musique, afghans, étaient là. Eux ont pris cher. Sauter de la soupe bollywoodienne dans ce maelstrom organique, quelle leçon magistrale. Y étaient-ils prêts? Quoique? Moins contrits que nous peut-être par l'académisme musical? Donc moins de difficultés à s'en défaire, contrairement à nos compatriotes qui pour la plupart persistent à têter au sein moisi du diable, convaincus d'être dans la lumière, ceux qui ne veulent rien entendre, ont peur du son au point de le qualifier de bruit? Fallait-il que ce soit ici, à Kabul, que je me voie une nouvelle fois, mais plus violemment que jamais (ou rarement), confirmé dans mon rapport à la musique?
Aussi je me permets et je conseille:
- à tous, de tenter l'expérience du sevrage musical, puis de se mesurer à un concert qu'on aurait auparavant cru exigeant;
- à ceux qui croient que le violon c'est mort, d'écouter les duos de Luciano Berio (ceux qui ont des prénoms);
- aux gens de bon goût du GRIM, de connaître voire de booker ce Jacques Saint-Yves. Franchement le meilleur violoniste qu'il m'ait été donné d'entendre, et Dieu m'en soit témoin j'en ai bien entendu une demi-douzaine facile dans ma vie. Au demeurant un homme sympathique et cynique à souhait, tout en restant enthousiaste -je n'ai pas pu le brancher sur l'impro, pourtant j'en brûlait, car il s'est fait haranguer par les vieilles biques de l'ambassade en mal d'événement mondain autant que moi de musique ("ââââhh, c'était fôr-mi-dâble!! vraiment merci. Mais permettez moi de vous présenter mon mari, représentant ici de la banque mondiale.")
(argg! y sont où les talibans là? pour une fois qu'on a besoin d'eux ou au moins d'une de leurs fières kalash)
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