Soudain Mussah, le chauffeur,(sur la photo: le moins efflanqué. les gros hazaras sont odorifères pas comme nous: quand le soleil tape à travers le pare brise et qu'on réagit tous par une sécrétion épidermique accrue, ils dégagent non pas une fine acidité caprine racée comme moi, mais du lipidique ovin bien lourd, ce qui constitue un choc civilisationnel assez désagréable.)
se saisit prestement(du moins autant que le lui permettent ses couches thermoresistantes endogènes)
de mon appareil photographique et, frénétique, commence à mitrailler par dessus mon épaule quelque chose qui selon toute apparence le fascine puissamment.


Je lance un mouvement pour me retourner et visualiser l'objet de l'intérêt magnétique maintenant partagé par les trois jeunes gaillards, en voie d'exorbitation oculaire, mais ils m'en empêchent: "Scrédi! Scrédi! Te r'tourn' pas! (transcrit en français quotidien pour plus de commodité)". Il semble qu'on ne doive pas les voir faire ce qu'ils font et que je ne saisis toujours pas. Confirmation à chaque prise de vue, dont l'accompagnement sonore pourtant sobre ("bip") les fait blêmir de se voir trahis par quiconque viendrait à le percevoir. Et pourtant, malgré le danger non identifié, on continue à clicher sur le vif, à l'aveugle. Je commence à comprendre:



Le point commun à tous ces clichés imprécis? Eeeeh ouais. La fille au top rayé. J'admets qu'il est du meilleur goût, ce petit top rayé, pour une virée vendredicale au Band-e-Amir, mais de là à s'exciter l'index sur le déclencheur du numérique... A moins d'être dans l'espionnage industriel pour le compte de H&M... Alors qu'ils se montrent satisfaits de leur prises en les visualisant sur le petit écran de l'appareil, l'air autour de nous se trouble de testostérone. Affichant un amusement de façade, mais malgré moi accâblé par leur puérilisme, et croyant le petit jeu terminé, je m'apprète à tourner la page en pressant la touche "poubelle" de la caméra. Oulàh! Que ne fais-je! Mussah me retient et désigne la photo qu'il désire voir sans faute imprimée par moi à Kabul pour lui passer à notre prochaine rencontre:

Je reste médusé. "Putain mais si tu veux du softcore tu vas sur internet, ou tu t'achètes un poster de Vanessa Demouy, je sais pas, mais là..." Mais ce n'est pas la question pour lui. Il a saisi une fille contre son gré, et souhaite en garder trace; ses camarades approuvent, émoustillés par la potacherie. S'ils ne sont pas sensés ainsi prendre en vue une femme (le grand continent mystérieux pour eux, l'aventure, du Jules Vernes contemporain), il est également de la responsabilité de celle-ci de ne pas se laisser observer d'une quelconque manière, encore moins photographier (C'est vrai! Elle pourrait faire gaffe à chaque seconde qu'on ne la photographie pas en douce au zoom numérique à 100m! C'est quand même pas compliqué merde!). Ils pourront donc avec cette photo rire en souvenir de cette femme impudique.
Imaginez, sur une plage azuréenne non naturiste, une femme ayant oublié son string et qui semblerait ne pas s'en être aperçue. Si vous aviez 12ans et demi, une paire de testicules, deux camarades de même acabit à vos côtés, et un appareil numérique, vous photographieriez en douce et en pouffant sous votre acné. Cela me fait cette impression ici, sauf que les pré-ados ont entre 21 et 30 ans, qu'en lieu de fille sans string il s'agit d'une mère de famille voilée et qu'on ne saurait distinguer de ses compatriotes (à part son super top rayé).
Et encore une fois j'ai mal pour eux.
Comme quand ils se dévissent la nuque lorsqu'en voiture on dépasse une piétonne qui se cache le visage.
Comme quand ils échangent des propos réprobateurs en en croisant une autre qui se cache moins.
Comme quand ils ricanent nerveusement sur le passage d'une expatriée qui, privilège de l'étrangère, peut se contenter de 3 couches vestimentaires sous les 35°C de début juin à Kabul.
Comme quand on rentre de 15 jours de terrain, que le chauffeur m'invite pour un thé chez lui, et ne peut (ni apparemment ne pense à) embrasser sa femme qu'il a laissée sans nouvelles, mais se cantonne pour toute marque d'affection de lui signifier l'urgence de notre soif et qu'elle nous mène vite fait un jus de foin chaud. Comme quand, au même endroit, je constate qu'il n'est a même pas d'endroit ni de moment où l'afghan moyen (celui qui n'habite pas un palais d'influence architecturale pakistanaise [qu'il est de bon ton pour ces incultes d'expats de résumer en le qualificatif de kitsh])
puisse partager cinq minutes d'intimité avec sa femme; et je ne pense à rien de pornographique, simplement se dire bonjour, se donner l'accolade amoureuse. Matériellement, la possibilité c'est: dans la seule et unique pièce de la maison, où toute la famille dort, 1,5m² qui restent en angle mort de la fenêtre, et pendant que les enfants sont dehors, avant que le cousin passe en coup de vent pour un p'tit jus de foin chaud, ou que le grand-père fasse la sieste.
A part ça, c'est beau de vivre tous sous le même toit, et de ne pas parquer les vieux dans d'horribles maisons de retraite comme dans notre société deshumanisée.